Sa3ida ou la joie de vivre



Sa3ida est la femme de ménage de l’entreprise ou je travaille. Chaque fois qu’elle passe devant moi je ne peux m’empêcher de me demander où donc se cache la « félicité » qu’on lui a attribue. Sa3ida est femme de ménage depuis qu’elle était enfant. A l’âge de 8 ans déjà son père l‘envoya à Tunis pour travailler dans les maisons. Elle devait envoyer sa paye au bled le premier de chaque mois. Faute de quoi c’est le père qui venait récupérer l’argent et corriger la « fille rebelle ». A seize ans, Sa3ida connu un serveur dans un café et se maria avec lui pensant échapper la tyrannie d’un géniteur qui ne lui a jamais manifesté la moindre signe d’affection.

Le mari de sa3ida vécu avec sa femme le temps de lui faire huit enfants. Puis un jour, sans crier gare, il disparue de la circulation. Cela fait vingt cinq ans qu’elle n’a eu aucune nouvelle de lui. Elle ne sait pas s’il est mort ou s’il est vivant. Elle ne chercha pas à le savoir d’ailleurs. Elle monopolisa toute son attention dans l’éducation de ses enfants qu’elle éleva comme elle put. Elle fit tout pour qu’ils aillent à l’école, mais seulement deux d’entre eux arrivèrent à suivre un parcours d’études normal obtenant un diplôme. Les autres ont choisit des chemins différents entre la prostitution et la délinquance.

Sa3ida est le type de femme battante. Elle a l’instinct de la survie et de la débrouillardise. Elle demandait souvent aux collègues du boulot des prêts qu’elle remboursait régulièrement. Si jamais elle ne pouvait pas payer une mensualité, elle en avisait beaucoup à avance l’intéressé. Parfois, quand elle saute un payement, il lui arrive de rembourser deux mensualités à la fois lors de l’échéance d’après question de mettre un point d’honneur à l’adversité et de préserver sa réputation de « bonne payeuse ».

Abandonnée par celui qui fut son compagnon, elle squattât un terrain municipal dans l’un des bidonvilles de la capitale. Au début elle y improvisât un semblant de logis. Puis, petit à petit, elle y fit construire sa première « vraie » maison.

En dépit de toutes les vicissitudes, le sort ne semblât pas s’acharner complètement contre Sa3dia. Le terrain que cette dernière squattât est occupa pendant des années allait être, par le hasard des choses, un lot qui occupera un angle entre deux rues principales. Anticipant les changements que connaitra son quartier, elle ira réclamer la propriété du terrain et l’obtint. Une fois en possession du certificat de propriété, elle demandera un énième crédit pour construire un deuxième étage qui deviendra la demeure de sa famille. Du rez-de-chaussée elle en fera des magasins qu’elle louera pour rembourser ses créanciers. Avec à peine 250 dinars comme salaire, et en n’ayant jamais touché un dinar de provenance douteuse, Sa3dia a pu accomplir presque des miracles. Sa3dia, la femme de ménage qui n’a jamais mit les pieds dans une école et qui ne sait ni lire ni écrire, a su décrocher avec brio le diplôme de l’école la plus difficile de tous les temps : l’école de la vie.

Il y a quelques jours de cela, Sa3ida est venu me voir les larmes aux yeux. Elle me dit qu’elle voulait parler avec moi cinq minutes. Elle m’avertit qu’elle ne voulait de moi ni un prêt ni une aumône, juste un peu de mon temps pour l’écouter. J’ai fermé la porte du bureau et je l’ai prié de se mette à l’aise et de dire tout ce qui lui tourmente la vie. Elle m’apprit que l’un de ses fils, le dernier en qui elle avait encore un peu d’espoir, après une beuverie, par bêtise et par désir de montrer son « intrépidité », est allé voler une maison abandonnée dans le quartier. Par manque de chance, la maison appartenait à un flic. Le fil de Sa3ida et ses complices furent appréhendés et traduits devants la justice en moins de deux jours. Pour le vol d’un Nokia 3310, d’un radioréveil made in China et d’un récepteur analogique, le fils de Sa3ida fut condamné à 5 ans de prison.

Sa3ida approcha le flic victime question de trouver une solution à l’amiable espérant ainsi réduire la peine de son fils. Celui-ci se montra très compréhensif, coopératif, aimable et même « serviable » puisqu’il se proposa de s’occuper des démarches judiciaires nécessaires lui même. Il réclama 3500 dinars, valeur estimée par lui-même des objets qui lui furent volés, pour signer l’abondant de toute poursuite. Sa3ida accepta le deal et paya. Lorsque je lui dis qu’elle était folle de payer cette somme et qu’elle aurait mieux fait de laisser son fils moisir dans la prison pour qu’il apprenne à mieux se comporter, elle me répondit : Ça me reviendra beaucoup moins cher de payer la somme réclamée par le « ripoux » que d’aller chaque semaine rendre visite à ce rejeton en prison et lui apporter le couffin avec le transport et les désagréments qui s’en suivent… Sa réponse me laissa pantois. Je me suis dit : toi qui te prends pour monsieur je sais tout et bien en voila une qui vient de te rappeler que la vie est un perpétuel apprentissage…


3 commentaires:

Kiffe Grave a dit…

Heureux qui jouit agréablement du monde ! Plus heureux qui s'en moque et qui le fuit !

Voltaire!

Mad Djerba a dit…

Très bel hommage à travers cette histoire à tous les parents seuls et démunis mais forts de leur amour, leur courage, leur obstination et leur pragmatisme. C'est le sens de la survie, mais aussi l'envie de vivre dans la dignité.

Aleksandra a dit…

Oh. Mon dieu. Okay. Je te connais pas mais j'ai lu ton article et je suis vraiment restée perplexe devant mon ordinateur. Je ne sais pas vraiment comment je suis tombée sur ton blog mais j'ai lu quelques posts et tu as un beau style d'écriture. =) Tu peux aller voir mon blog aussi, si tu veux, en même temps, http://xlife-thoughts.blogspot.com/ :) Et si tu veux me parler, écris-moi à stars.and-rockstarsx@hotmail.com Bonne journée à toi.